
21 septembre 1765, un animal de 65 kilos s'abat sur le sol de la plaine à une vingtaine de pas de la forêt de l'abbaye royale des Chazes. Il vient de sortir du bois criblé de balles, une dans la tête qui vient de lui éclater l'oeil, un second qui a traversé l'arrière des deux cuisses et d'autres nombreuses charges dans le flanc gauche (cf. la page des blessures). La Bête du Gévaudan vient officiellement d'être abattue par l'envoyé providentiel du Roy, François Antoine, porte-arquebuse de Sa Majesté. La chasse s'est passée comme au défilé. Réglée comme du papier à musique, orchestrée par Antoine seul avec ses hommes.
De là, tout va se passer assez vite. Dès sa mort effective et reconnue par tous les chasseurs de Langeac et des environs qui entourraient le bois (sans pour autant avoir l'autorisation de tirer la Bête...), le corps de l'animal est rapatrié au château du Besset, où il est évisceré par François Boulanger, chirurgien de la ville de Saugues. Le lendemain, 22 septembre Robert-François Antoine de Beauterne, le fils de l'envoyé du roi, part avec la dépouille jusqu'à Saint Flour, chez monsieur de Montluc, où il arrive le 27 septembre.
Il sera deux jours plus tard seulement à Clermont-Ferrand pour montrer la dépouille de la fameuse "Bête du Gévaudan" à monsieur de Ballainvilliers, l'intendant d'Auvergne. Celui-ci trouvera d'ailleurs plusieurs ressemblances entre l'animal qu'il a observé et l'hyène telle que décrite par Buffon (tome IX de son Histoire Naturelle). Le jour même, ou peut être le lendemain à la première heure, la dépouille de la Bête des Chazes est autopsiée et mesurée par Charles Jaladon, qui en fait un rapport.
Mais le 1er octobre 1765, en presque deux fois moins de temps qu'il n'en faut pour aller - en dilligence - de Lyon à la capitale, Robert-François Antoine arrive à Versailles chez le duc de Saint Florentin. Le temps que le duc prenne ses dispositions avec la reine, la Bête arrive à la Cour le 3 ou 4 octobre.
À partir de là, si les volontés d'Antoine ont été exécutées, ce dont on peut être quasi sûrs, alors la dépouille aura été laissée à la disposition des neuf gardes princiers et des deux valets de limiers qui l'avaient accompagné en Gévaudan, afin qu'ils puissent la faire voir et recevoir quelques pièces (deux-cent mille livres à en croire M. Bès de la Bessière).
Là, il ya comme un vide, puisqu'on ne retrouve la trace de ce "loup" des Chazes qu'en 1929, page 53 de
l'almanach de Brioude, dans un petit récit de M Chacornac :
"Notre compatriote Paul Le Blanc, dont ceux de mon âge n'ont pas perdu le sympahique souvenir, racontait
comment il avait failli voir la Bête du Gévaudan.Profitant d'un de ses voyages à Paris, il alla trouver le
directeur du Muséum et lui dit son ambition. Le livre des entrées mentionnait, en effet, le passage du Cabinet
du roi au Muséum du loup naturalisé d'Antoine de Beauterne connu sous le nom de Bête du Gévaudan. Malheureusement,
la peau de l'animal historique avait perdu tous ses poils, et peu de temps avant la visite de Paul Le Blanc,
elle avait été mise au rebut selon toutes les règles en usage pour les pièces de collection de l'Etat, et brûlée
avec tout ce qu'elle contenait encore d'étoupe. Je dois cette anecdote à l'aimable obligeance de M.A. Casati
avocat à la Cour d'Appel de Paris, et de M. le docteur Olivier médecin consultant à la Bourboule."
19 juin 1767, dix heures trente, un simple coup de fusil retentit dans le bois de la Tennazeyre, près d'Auvers. Sous la balle assurée de Jean Chastel, la Bête qui avait continué les ravages en Gévaudan depuis la mort de l'animal des Chazes vient de tomber raide morte. La balle l'a frappée au niveau du cou, arrachant la trachée artère et brisant l'épaule gauche (cf. la page des blessures). Le marquis d'Apcher, qui a dirigé cette chasse miraculeuse, la conservera une dizaine de jours en son château de Besques. Mais dès le lendemain maître Marin, notaire royal et bailli de l'abbaye des Chazes, écrit un rapport tandis qu'Antoine Boulanger et son fils Court-Damien autopsient l'animal.
Après que toute la noblesse Gévaudannaise soit passée voir le monstrueux animal, l'histoire prend deux chemins selon qu'on se fie à Pourcher ou à Fabre. Selon Pourcher, Jean Chastel, tout comme l'ont fait les gardes princiers, va montrer sa Bête à travers la province pour en retirer quelque aubôle. Il récupère sa dépouille (fort maladroitement naturalisée) fin juin 1767 et trimballe son trophée pendant tout un mois, si l'on en croit le récit de Pourcher. L'abbé nous dit même que fin juillet, le marquis d'Apcher envoya un de ses domestiques avec Chastel, le sieur Gilbert, afin qu'il puisse montrer sa prise au roi. Il serait arrivé à Paris aux alentours du 10 août chez monsieur de la Rochefoucauld qui, après avoir informé le roi de l'arrivée de la dépouille, l'aurait accompagné à la cour, où le roi aurait ordonné qu'on enterre le corps au plus vite, trop incommodé par l'odeur qu'il dégageait. Chastel aurait ainsi gentiment mis au placard et sa Bête passée à la trappe.
Mais selon Fabre, si la Bête a bien été menée à Versailles par le sieur Gilbert, domestique du marquis d'Apcher, il n'est fait mention nulle part du fait que Jean Chastel l'ait suivi jusqu'à la capitale. On peut, je pense, faire confiance à Pourcher en ce qui concerne la quête qu'aurait faite Chastel en trimballant la dépouille de la Bête, il existe encore des vieux très vieux, dans nos très vieux villages, qui ont connu ce genre de démarche quand il existait encore des loups dans nos contrées, et qu'un chasseur le tirait. Fabre nous indique également qu'une fois à la capitale, et après que Buffon ait examiné l'animal et ait déclaré qu'il ne s'agissait "que d'un loup", le sieur Gilbert aurait été invité à se débarasser de la dépouille en l'enterrant. Mais dans cette version, point de lieu de sépulture n'est avancé.
Deux histoires, deux odyssées pour un seul animal mythique, mais un point commun : le cabinet du roi. Car s'il y a bien une chose qui paraisse invraisemblable, c'est que Buffon ou Daubenton n'aient pas poussé outre leur observation du corps. Ils ne pouvaient ignorer que les meurtres avaient continué depuis la "victoire" d'Antoine, et se doutaient bien que la seconde Bête tuée était la vraie, sinon la dernière puisque les meurtres avaient cessé pour de bon lorsque la dépouille arriva au roi.
Impensable que les premiers naturalistes de l'Histoire n'aient pas voulu disséquer chacun des deux animaux, l'un en 1765, une fois que les gardes princiers eurent fini de faire leur tour de foire, l'autre en 1767 quand sa destruction fut officiellement ordonnée. L'explication à ceci se trouve sur la page de l'hyène.